Biographie de Musset, suite...


En 1854, paraît dans la collection des Contemporains, la biographie que lui consacre Eugène de Mirecourt. On pouvait s’attendre à des coups de griffes de la part de Mirecourt. Si l'auteur ne craint pas d'utiliser des termes tels que « alcool, prostitution, débauche »1, on reste surpris de constater que l'hommage rendu au poète est parfois vibrant.

« Il a besoin d’une secousse violente pour raviver entre ses mains le flambeau de la poésie qui va s’éteindre »2 estime le biographe qui espère que son livre produira cet effet. Loin d’imaginer la mort du poète trois ans après, le biographe lui lance des encouragements plus que chaleureux :

« [...] Marche dans la route que Chateaubriand, Victor Hugo, Lamartine, tous nos grands écrivains, ont suivie avant toi. Une page de chacun d’eux a suffi depuis longtemps pour aplatir les cent volumes de Voltaire, et la tienne [...] continue la tâche. Ne l’oublie pas, les saintes croyances donnent au poëte une double auréole. Tu es taillé dans le granit avec lequel on sculpte les géants, [...] ! »3


Ce passage est très impressionnant. La question que pose ensuite l’auteur est la suivante : « M. de Musset voudra-t-il nous croire ? ». Connaissant l’impétueux biographe et ses autres écrits, nous nous posons la même question. Le voici qui coupe court : « On ne dit la vérité qu’à ceux qu’on aime ou qu’on estime »4.

Malgré son élection à l’Académie Française cinq ans plus tôt, peu de monde, dit-on, assista à ses funérailles le 2 mai 1857 au Père-Lachaise. Voilà qui surprit et émut beaucoup. Peu d’amis véritables, et les inconnus que l’on attendait n’y étaient pas non plus. Il y avait là une poignée d’obligés si l’on peut dire. Musset de par son statut d’Académicien, se vit accompagner par quelques-uns de ses confrères et par la garde nationale comme il est d’usage. Pour être tout à fait exact, il nous faut préciser que si la messe d’enterrement fut très suivie par une foule d’environ deux cents personnes, il n’en fut pas de même pour la mise en terre. Ainsi, « à l’Eglise Saint-Roch, des femmes jeunes et élégantes sont venues, en assez grand nombre, s’agenouiller devant les restes d’un poète, qu’aucune n’avait vu peut-être, mais que toutes avaient lu. A une douleur réelle se mêlait sur leurs visages l’expression d’un naïf étonnement. – Est-ce qu’on peut mourir quand on a fait de si belles strophes ? – Elles pensaient avec raison que l’harmonieux ouvrier ne devait pas mourir, et plusieurs sont, m’assure-t-on, convaincues que réellement il n’est pas mort »5.

Suivant plusieurs témoignages, c’est ensuite que les choses se gâtent un peu.

En effet, « lorsqu’il s’agit d’aller au Père Lachaise, la foule s’éclaircit singulièrement. Sans la compagnie de soldats qui escortait le défunt comme membre de la légion d’honneur et le costume de quelques académiciens, ce pauvre enterrement n’eût fait retourner la tête à personne »6. Le parterre de jeunes femmes présent à l'enterrement ne pouvait se rendre au cimetière, précisons-le tout de même. Nous rapportons aussi les propos de F. Maillard pour cette importante précision : « Il m’en souvient bien, j’en étais »7... D’autres constateront, avec amertume également, que ces funérailles avaient été « conduites par l’indifférence »8. Dans la même veine, A. Houssaye racontera : « J’étais du dernier adieu ; Nous nous comptâmes avec désolation : nous étions vingt-sept ! [...] Ah ! si ses admirateurs fussent venus, quelles magnifiques funérailles ! Mais on n’envoie pas de lettres de faire-part à ceux-là »9... Pire, il est aussi écrit que « fort heureusement pour Alfred de Musset, il faisait très beau le jour de son enterrement, s’il avait plu on est fondé à penser que personne ne serait allé jusqu’au cimetière »10.

En 1835, la Revue des Deux Mondes avait publié ces vers qui sont un fragment du Saule :


« Mes chers amis, quand je mourrai,

Plantez un saule au cimetière.

J’aime son feuillage éploré ;

La pâleur m’en est douce et chère,

Et son ombre sera légère

A la terre où je dormirai »11.


Pour la petite histoire, « Le saule fut planté, mais, dit-on, il ne prospéra pas ; on dut en planter un deuxième qui ne prospéra pas davantage, puis un troisième, puis un quatrième et ainsi, je crois, jusqu’à quatorze »12…L’un de ces saules a d’ailleurs une histoire assez rocambolesque, lisons plutôt : « Embarqué le 15 août 1866 à bord du vapeur des Messageries maritimes, je transbordai à Rio-Janeiro, sur la Guienne, [...] soignant de mon mieux le petit saule, qui ne quitta pas le pont du navire et arriva en parfait état »13!

La personne qui raconte ceci se nomme E. Noël et dit agir sur l'impérieux désir de l’un de ses amis, le colonel argentin Ascazuli, poète lui aussi. Ce dernier aurait été frappé de l’état de dépérissement du saule lorsqu’il avait visité la tombe d’Alfred de Musset. « Peut-être espérait-il la doter d’un saule plus vivace, en choisissant cet arbre parmi ceux de son pays »14....

M. Noël, plus de quarante ans plus tard, dupe ou non, écrira tout de même ceci : « sans doute aujourd’hui, le pauvre saule a bien vieilli et bien chétif est son aspect ; mais ce qu’il dit est grand, pour qui sait entendre, et le souvenir qu’il proclame, et auquel je m’honore d’être modestement associé, reste éternel »15. Nous terminons ce portrait sur ce dernier hommage…


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A suivre dans la section Monuments, un périple au Père-Lachaise...

1 - Eugène de Mirecourt, Alfred de Musset, op. cit.

2 - Ibid.

3 - Ibid.

4 - Ibid.

5 - Philibert Audebrand, La Gazette de Paris, Causeries - Alfred de Musset, 10 mai 1857.

6 - Firmin Maillard, Le Requiem des gens de lettres : comment meurent ceux qui vivent du livre, Paris, H. Daragon, 1901.

7 - Ibid.

8 - Le Gaulois, 4 mai 1883, signé Tout-Paris.

9 - Arsène Houssaye, Confessions, extrait de L’Intermédiaire des chercheurs et des curieux, 1926.21.Volume 89 - Année 62.

10 - Albéric Second, La Comédie Parisienne, extrait de L’Intermédiaire des chercheurs et des curieux, 1926.21.Volume 89 - Année 62.

11 - Alfred de Musset, Œuvres Complètes, Editions du Seuil, extrait de Lucie, Elégie. Ces six vers sont gravés sur la stèle du tombeau de leur auteur.

12 - Cahiers Alfred de Musset, op. cit., allocution de M. Maurice Allem.

13 - L’Intermédiaire des chercheurs et des curieux, 1905.18.Volume 51 - Année 41.

14 - Ibid.

15 - Ibid.


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